LA PÉDAGOGIE DE L’HUMANISME TRAGIQUE par BOGDAN SUCHODOLSKI(Pologne) Extrait de “The 40th Anniversary of the UNESCO Institute for Education”, Dossiers IUE n° 6, 1992

Added 2/10/2010

1. ÉDUCATION ADAPTATIVE ET ÉDUCATION CRITIQUE

L’histoire nous montre l’éducation comme processus d’adaptation des jeunes générations aux besoins de la civilisation matérielle et spirituelle existante. Ce processus est basé sur la conviction que la civilisation constitue l’ensemble des savoir-faire et des habiletés qui doivent être assimilés pour qu’elle puisse se développer ultérieurement. Ceci exprime aussi l’opinion que la civilisation constitue l’ensemble des valeurs et des normes ainsi que des modèles de vie que les gens doivent adopter aussi bien dans leur vie sociale que dans leur existence individuelle.

Dans une civilisation ainsi entendue, l’éducation disposait d’une base permettant aux éducateurs d’organiser et de diriger leur propre activité. Il est vrai que l’histoire de l’éducation a connu un courant critique qui mettait en question l’autorité de la civilisation existante et qui présentait la vision d’une école renouvelée et d’une société future différente. Mais ce courant n’était représenté que par les créateurs éminents des conceptions d’éducation comme Comenius, Pestalozzi ou Rousseau, et ne gagnait pas les sociétés toutes entières.

Aujourd’hui, ce système des relations et des dépendances a subi des changements essentiels. Il est vrai que la civilisation contemporaine est devenue plus complexe et que ses exigences dans le domaine scientifique et technologique deviennent de plus en plus grandes, mais en même temps, on y observe plusieurs menaces et cataclysmes qui éveillent l’inquiétude et l’angoisse en ce qui concerne son avenir. La directive d’adapter les jeunes générations aux besoins scientifiques et technologiques de cette civilisation moderne doit être complétée par l’analyse critique des conséquences que pourrait provoquer sa réalisation.

 

2. CIVILISATION MENACÉE

C’est pour la première dans l’histoire que la civilisation créée par les hommes, tout en améliorant leurs conditions de vie sur cette terre, les menace en même temps d’une manière croissante. Pendant des siècles,

le genre humain craignait les cataclysmes de la nature. Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques, les sécheresses et les inondations, les incendies et les épidémies menaçaient la faible civilisation humaine. Aujourd’hui, ce n’est plus la nature qui menace la civilisation mais c’est la civilisation qui est menacée par elle-même. Le mouvement écologique démasque cet échec de la civilisation. La dévastation de l’environnement a dépassé le cadre local et est devenue problème à l’échelle cosmique. Il ne s’agit plus de la

terre, de l’eau et de l’air pollués dans plusieurs régions du globe mais du péril pour la planète toute entièremenacée par “l’effet de serre”, c’est-à-dire de la déchirure de la couche protectrice d’ozone. De plus en plussouvent on se pose la question : est-ce que la terre subsistera ?

 

La découverte et l’utilisation de l’énergie nucléaire est un problème qui touche également le cosmos entier. Nous arrivons, non sans difficulté, à empêcher l’utilisation de cette énergie à des fins militaires, mais les gens de notre époque ne cessent pas de craindre que la barrière fragile de sécurité puisse être brisée un jour.

L’application de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques procure aussi l’angoisse chez les hommes car les conséquences d’une catastrophe éventuelle, aussi bien sur la terre que sur la mer, seraient tragiques et persisteraient pendant des dizaines d’années ou même pendant des siècles.

Est-ce que nous arriverons à sauver notre environnement naturel ? Comment serons-nous capables de dominer les forces dangereuses que l’humanité a découvertes tout comme “l’apprenti sorcier” ? Autrement dit,

comment reconstruire notre civilisation urbanisée et industrialisée technico-scientifique, pour qu’elle ne soit pas dangereuse pour elle-même ?

Mais la critique de la civilisation moderne ne se limite pas aux problèmes écologiques et nucléaires. Elle va plus loin en démasquant les conditions sociales et économiques de la vie. Il nous est difficile de réaliser que cette civilisation de l’opulence et du confort est à la fois celle de la misère et de la famine. Des millions d’hommes vivent sans toit, privés des soins médicaux. Le nombre d’analphabètes ne diminue pas mais, au contraire, il augmente bien que l’on fasse des efforts pour rendre l’enseignement accessible pour tout le monde.

Les différences du niveau de vie, exprimées en revenu par personne, sont importantes et n’ont pas tendance à diminuer. La richesse du Nord devient de plus en plus grande et la misère du Sud - de plus en plus profonde.

Le modèle de vie réalisé dans les riches pays développés est fascinant pour les pays pauvres qui, plus que jamais, se rendent compte de leur misère. En même temps, l’accroissement démographique de plus en plus important fait que les conditions et le niveau de vie deviennent, dans beaucoup de pays, presque catastrophiques.

On observe aussi la tension internationale et les conflits s’accentuer dans le monde entier. Avec beaucoup de difficulté on arrive à sauvegarder la paix entre les grandes puissances mondiales mais les guerres locales ne cessent pas dans diverses régions de notre globe. Elles s’allument et s’éteignent sans arrêt au proche Orient et en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Elles submergent les pays de la culture ancienne comme le Liban et l’Irlande, comme l’Éthiopie, l’Iran et l’Iraq. Les motifs de ces conflits sont nombreux : les

querelles des tribus et luttes nationalistes, les problèmes liés à la décolonisation, le désir d’exploiter les richesses naturelles ou d’arriver au pouvoir. Ces conflits et ces guerres font affermir les attitudes agressives : les dictateurs apparaissent : les nouvelles sortes du fascisme triomphent. L’homme ne compte plus, il devient

l’ennemi qu’il faut écraser. Les différents fondamentalismes incitent les actions violentes pour anéantir ceux qui pensent autrement. Cette caractéristique globale nous fait constater une grande crise des valeurs. Les grandes religions se montrent faibles, souvent dénaturées par le fanatisme et le fondamentalisme. Les gens, dans leur conscience et dans leur coeur, ne soutiennent pas la culture laïque. Une grande crise des valeurs et des autorités gagne le

monde entier. Les dictateurs se servent des grandes idées pour manipuler l’histoire des peuples. Les gens trompés à maintes reprises par les idéologues cherchent l’évasion du monde et de la politique dans l’abri de laconsommation. C’est le signe de la disparition des valeurs authentiques. En tant que contraire des sociétés deconsommation, celles de la domination et de la violence réalisent leurs programmes de lutte et d’extermination des concitoyens traités d’ennemis. Les querelles des tribus et les luttes nationalistes entraînent les guerres et la misère de nations toutes entières. Le prix de la vie humaine est devenu très bas bien qu’on déclare en même temps la protection des droits de l’homme.

 3. PROGRAMME DE L’HUMANISATION DU MONDE ET DE L’HOMME

Dans ces conditions, l’éducation est confrontée à deux groupes importants de problèmes. Tout d’abord il faut répondre à la question comment préparer les jeunes générations à protéger et à reconstruire la civilisation contemporaine et à la capacité de diriger le développement ultérieur. Deuxièmement, il faut trouver la réponse à la question : comment vivre dans ce monde plein de chaos, de menaces, d’injustices et de préjudices ?

Comment créer et réaliser les valeurs déterminant le sens de la vie ? Ces deux groupes de problèmes sont inséparables. L’amélioration de la civilisation et la réalisation du programme de l’épanouissement de l’idée humaniste chez les être humains constituent un tout indivisible. Ce programme, on l’appellera programme de l’humanisation du monde et de l’homme, soulève la question : comment le réaliser par l’éducation ?

C’est la pédagogie dite humaniste qui soulève le problème de la “Réparation des choses humaines” (comme le disait Comenius), c’est-à-dire aussi bien du monde des objets que celui des sujets. Je vais présenter quelques principes de cette pédagogie et en signalant ses difficultés je tâcherai de justifier sa délinéation en tant que “pédagogie de l’humanisme tragique”.

4. PÉDAGOGIE DE LA SOLITUDE DE L’HOMME DANS LE COSMOS

La pédagogie humaniste, en soulevant le problème de la valeur et du sens de la vie, doit se référer aux garanties suprêmes. Elle doit être, bien que l’on ne l’avoue pas volontiers, la pédagogie des solutions métaphysiques. De ce point de vue, on peut définir la pédagogie humaniste comme celle de la solitude de l’homme dans le cosmos.

Plusieurs fois, on essayait de justifier les valeurs humaines par leur enracinement dans l’ordre de la nature, mais cette justification se révélait insuffisante. Aujourd’hui, il nous est difficile d’accepter la conviction optimiste que nous sommes “les enfants de l’univers”. Nous ressentons plutôt l’expérience de la solitude dans cet univers immense. Nous pouvons, comme Kant, percevoir la sublimité de la voûte céleste parsemée des étoiles mais ce n’est plus que la projection de nos sentiments dirigée vers le cosmos obscur et indifférent. Il serait difficile de contredire la solitude de l’homme dans cet univers et de ne pas constater que toute la construction de notre vie civilisée est basée uniquement sur la créativité et sur le travail de l’homme. Nous sommes seuls dans l’univers et personne ne garantit la justesse de nos actions.

5. DIALOGUE AVEC LA TRADITION

La pédagogie de la solitude de l’homme dans l’univers dispose cependant d’une riche matière éducative. Cette matière, c’est l’histoire de la culture dont on se sert, depuis des siècles, dans l’éducation. Mais, est-ce que, dans le processus éducatif, nous pouvons profiter de l’histoire universelle de la culture sans risques et sans réserves ? La difficulté réside dans le conflit entre l’existence et le savoir. Au niveau de la conscience, l’histoire de la culture peut être présente dans notre vie contemporaine. Mais au niveau de l’existence ce n’est plus possible.

On peut beaucoup savoir sur la Grèce, sur l’empire Romain ou sur le christianisme mais il n’est pas possible de vivre, en même temps, comme un Grec et comme un Romain et d’autant moins comme chrétien. L’authenticité et la spontanéité de notre existence demande la fidélité existentielle. Sans garder cette fidélité, tout ce qui se passe dans la culture se transforme en spectacle intéressant mais peu important pour la vie.

C’est la façon de construire le décor et non pas la vie. Bien sûr on peut et il faut même admettre que la réalité culturelle dans laquelle nous vivons est d’une importance décisive. Mais en ce moment, elle cesse d’être soutenue par la tradition qui devient un simple décor de la vie.

Avançons encore dans cette analyse de la pédagogie de la solitude. Quand le cosmos est muet et indifférent à nos aspirations et à nos espérances, quand l’histoire nous fournit une quantité de valeurs mortes, nous demeurons plongés dans notre propre conscience.

 Wilhelm Humboldt, bien avant Hegel, dans une analyse profonde, a démontré le processus d’aliénation qui peut s’effectuer dans la formation historique de l’homme. Les valeurs culturelles traditionnelles peuvent nous enrichir mais elles peuvent aussi provoquer cette aliénation. C’est une tension dramatique qui devient parfois tragique. Comment sauver ces valeurs de la tradition et en même temps sauver la personnalité de l’homme et sa fidélité envers elle-même ?

6. DIALOGUE AVEC LA SOCIÉTÉ

Ce grand dialogue des vivants avec des morts nous conduit à la catégorie suivante de la pédagogie de l’humanisme tragique. Il s’agit de l’attitude d’un individu vis-à-vis les opinions contemporaines concernant le monde et la vie, vis-à-vis les idées généralement lancées, vis-à-vis les modes de vie proposés. Il y a deux moyens possibles de la formation de cette attitude. On peut faire confiance à l’atmosphère intellectuelle du milieu ou bien, en s’opposant à ces suggestions, faire confiance à ses expériences personnelles.

Dans le premier cas, nous gagnons l’appui pour nos opinions mais au prix de renoncer à notre propre originalité. Dans le deuxième cas, nous protégeons notre indépendance mais nous prenons le risque d’attaques sur notre position. Il faut avoir du caractère pour les supporter. L’un et l’autre chemin sont difficiles, les deux comportent les éléments tragiques.

Ces éléments deviennent plus marqués du moment où le choix d’un des deux chemins ne se limite pas à une option intellectuelle mais entraîne les activités appropriées.

C’est ainsi que le problème dramatique de la tolérance surgit. Plus précisément, il s’agit de la tolérance quand on est persuadé d’être en possession de la vérité. Le plus souvent, cette conviction entraîne la nécessite d’annoncer la vérité aux autres, de convertir ceux qui ne la connaissent pas encore. Il est rare qu’on le réalise par une méthode missionnaire, sans violence. Le fondamentalisme, sous ses diverses formes, conduit aux actions fanatiques et agressives. Mais comment concilier la sûreté de posséder la vérité et le principe de ne

pas l’imposer à personne ? Est-ce qu’on peut cacher la vérité qui doit éclairer les gens ? La responsabilité tragique repose aussi bien sur ceux qui ont caché la vérité que sur ceux qui l’ont utilisée au service de fanatisme.

Une autre variante anti-humaniste de la conception d’une société et du rôle d’un individu est la tendance de supprimer l’être humain de l’image du milieu social. L’homme se voit dégradé et privé de ses qualités d’un être humain aussi bien dans la société considérée comme organisme que dans celle entendue comme mécanisme. Dans ces conditions, l’éducation sociale s’identifie à l’introduction dans le monde objectif des dépenses sociales et économiques et la démonstration des mécanismes du développement. La pédagogie

humaniste ne peut pas accepter ces conceptions. La pédagogie humaniste prend le risque de défendre l’homme en renouant à ces courants de la pensée sociale qui soulignent le rôle primordial de l’homme dans le développement de la civilisation. La question, quelles sont les possibilités de l’éducation dans ces domaines, conduit souvent aux situations difficiles et dramatiques. Elles font apparaître le destin de l’homme parfois tragique dans sa solitude, parfois vainqueur dans la communauté des activités réalisées.

Le chemin menant aux succès est plein d’obstacles. L’un deux, particulièrement digne d’attention, c’est la fascination empoisonnante des grandes idées. Toute activité suscitée par les grandes finalités paraît toujours digne d’approbation. Une vieille maxime, que la finalité justifie tous les moyens, nous tente toujours. Et pourtant, selon la vision humaniste du monde ce sont les intentions concrètes et les activités qui comptent.

Un poète polonais a exprimé ainsi cette vérité sur la responsabilité concrète. Il aime les hommes ? Pourquoi donc il les fuit ?

Car il aime l’humanité et non pas l’homme. Ce test de l’amour vrai, éprouvé pour l’homme, doit servir à vérifier l’authenticité des sentiments de communauté et à dévoiler le mal caché sous un masque des idéaux lointains.

7. GRANDEUR DE L’HOMME - MÉDIOCRITÉ DES GENS

Les problèmes de l’individu dans la société et de l’homme responsable des activités concrètes, nous conduisent à encore un autre groupe de problèmes particulièrement importants pour la pédagogie de l’humanisme tragique. On peut exprimer ces problèmes par la question : pourquoi les gens sont si médiocres bien que l’Homme soit aussi grand ? Ceci attire notre attention sur la multiplicité du mal (le plus souvent bien caché) chez les gens. La psychologie et l’anthropologie contemporaines ont découvert les grandes études de cette vérité obscure sur la nature de l’homme. L’éventail de la diversité de ce mal est très large : des motivations agressives et destructives, vengeresses et cruelles jusqu’aux motivations inclinant à la vie indifférente au charme des valeurs et à la discipline de la conscience.

La pédagogie humaniste s’occupe surtout de ces manifestations du mal qui restent dans les limites de la normalité relative. L’éducation ne s’occupe pas d’éliminer la criminalité. Mais l’élimination du mal relativement normal est une tâche importante. Le fameux dialogue entre le Grand Inquisiteur et le Christ dans le roman de Dostoïevski, contient une très bonne caractéristique de ce mal. Le Christ offre aux hommes la liberté et promet de les unir par l’amour. C’est le programme pour les gens qui sont bons. Mais le Grand Inquisiteur

sait qu’ils ne le sont pas. Les gens désirent le plus vite possible se débarrasser de la liberté en rendant le Grand Inquisiteur responsable de leurs péchés. Et il sait aussi que les gens ne sont pas capables d’amour désintéressé mais volontiers et humblement ils tendent les mains pour demander du pain. C’est en prenant toute la responsabilité sur lui, en organisant le travail forcé, en permettant aux gens de jouir de la liberté, en leur donnant la satisfaction et même en leur autorisant de pécher que le Grand Inquisiteur s’emparera du pouvoir sur les masses. Le grand Inquisiteur fait brûler le Christ qui par son retour sur la terre, chargé d’une

mission de la liberté et de l’amour, a provoqué le chaos. Le grand Prêtre sévère sait très bien que les masses vont le suivre heureuses d’être esclaves de pouvoir pécher.

Ce roman de Dostoïevski montre les horizons tragiques du souci des hommes qui, par leur nature, ne veulent pas être les vrais êtres humains.

Quelle conclusion peut-on tirer de cette réalité pour la pédagogie humaniste ? Comment agir pour que l’homme n’ait pas peur de la liberté et pour qu’il désire plus que du pain ? Est-ce que l’action d’humaniser l’homme échouera et le Grand Inquisiteur fera brûler tous ceux qui avec amour et courage appelaient les gens à profiter de leur liberté pour construire une vie meilleure ?

Ces espoirs et ces échecs dévoilent encore une fois le destin tragique de l’éducation authentique. Le roman de Dostoïevski peut être transposé aux réalités de l’éducation de notre époque. Et l’on peut constater qu’il s’agit de l’échec de l’idée de la cité éducative et du triomphe de la société de consommation. La contradiction entre deux conceptions de la vie et de l’éducation cache un conflit tragique entre la liberté et la création et la satisfaction de la satiété.

8. TRAGÉDIE DANS LA CULTURE EUROPÉENNE

Ceci finit cette revue des problèmes de la pédagogie de l’humanisme tragique. Je me rends compte que cet accent tragique qui accompagnait mes réflexions peut étonner. Mais il suffit de réfléchir un moment pour constater que c’est inévitable car il s’agit de la question de l’éducation authentique et non pas de la préparation superficielle aux fonctions sociales utilitaires. L’éducation était toujours profondément liée à la vision tragiquede la vie et de la mort. Ce n’est qu’en apparence que c’est un paradoxe inattendu et trompeur.

A la source de la grande théorie de la pratique éducative nous voyons deux grandes personnalités :

Socrate qui apprenait à se servir de la sagesse dans le processus de l’auto-formation et le Christ qui enseignait l’amour d’autrui. C’étaient les hommes qui les ont tués tous les deux, et leur mort confirme le message tragique de l’éducation.

Et justement l’éducation ainsi entendue fait partie de l’essence de la culture européenne qui prête une attention particulière à la notion du tragique. C’est une catégorie de la vie pleinement humaine, c’est une catégorie de l’espérance confirmée même par un échec qui, en fin de comptes se révèle victoire sur le destin.

 

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR

Bogdan Suchodolski a été pendant 22 ans professeur à l’Université de Varsovie, Pologne. De 1958 à 1968, il a été Directeur de l’Institut des sciences pédagogiques ; au cours de cette même période, il a également dirigé le laboratoire de l’histoire des sciences et de la technologie au sein de l’Académie polonaise des sciences. En 1969, il fut élu au présidium de l’Académie polonaise de sciences. De 1969 à 1973, il a été Président de l’Association internationale des sciences de l’éducation et de 1968 à 1971, Vice-Président de l’Académie

internationale de l’histoire des sciences. Auteur de plusieurs publications.

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L'EDUCATION A LA CITOYENNETE : LE ROLE DE L'ECOLE ,Par Saliou Sarr(sénégal)

Added 2/10/2010

INTRODUCTION :

L'éducation à la citoyenneté est un thème fédérateur des programmes transversaux en cours dans l'école Sénégalaise (Education à la vie familiale et en matière de population, le Programme de formation et d'information à l'environnement, l'éducation aux droits Humains, l'éducation à la paix, l'éducation pour le développement et prend assise dans le renouvellement constant des approches et pratiques pédagogiques à l'école, à ce titre l'éducation à la citoyenneté est un élément novateur dans le projet d'école; et l'école parce qu'elle a une certaine autonomie par rapport à la société peut être un agent de changement, agir pour se démocratiser et démocratiser la société.

Dans mon propos, j'aborderai plusieurs aspects liés à la citoyenneté, aux objectifs de l'éducation à la citoyenneté, ses grands axes, les approches et, ensemble nous installerons le dispositif pour renforcer les acquis et faire de l'école un lieu d'apprentissage du vivre ensemble et de l'ouverture sur le monde.

 

1. L'EDUCATION A LA CITOYENNETE :

DEFINITION, OBJECTIFS, SES GRANDS AXES.

 

1. DEFINITION 

La citoyenneté, dérive du Latin, CIVITAS, ensemble des citoyens et aujourd'hui elle peut se définir selon quelques axes qui recouvrent ce qu'il convient d'appeler, les anciennes et les nouvelles citoyennetés.

Ainsi, elle est, statut juridique conférant des droits égaux (civils et politiques, sociaux, économiques) et des obligations égales pour tous dans une communauté politique donnée avec la participation au pouvoir, à la décision et au contrôle.

Elle est aussi un ensemble de qualités morales, de devoirs civiques considérés comme nécessaires à la bonne marche de la cité, lieu ou chaque personne doit accepter la règle commune (le civisme).

Aujourd'hui la citoyenneté se définit de manière plus large comme un ensemble de rôles sociaux spécifiques où la personne a la possibilité de participer à des groupes qui défendent ses intérêts, ses idées comme les associations écologiques, associations de consommateurs, de défense des droits de la personne, associations de quartier etc. Donc, être citoyen, c'est être partenaire de plusieurs responsabilités communes auxquelles on participe en s'informant, en informant, en travaillant, en consommant, en produisant. En conséquence la citoyenneté, c'est la capacité de reconnaître les valeurs éthiques requises pour la vie en commun, d'effectuer et d'agir avec la conscience d'appartenir à un corps social organisé.

Il faut enfin signaler qu'elle est nationalité, mais elle peut constituer un statut transnational qui a le monde comme cadre d'expression, cela signifie une interdépendance entre nations entre les personnes ;ainsi les citoyens du monde accordent une importance au mondialisme, l'ensemble des idées et des actes exprimant la solidarité des populations du globe.

2. Objectifs et place dans le programme de l'école élémentaire

Si l'instruction civique décrit et présente la cité et vise seulement à informer du fonctionnement des institutions pour pouvoir s'en servir, l'éducation des citoyens vise à en reconnaître le bien fondé, susciter l'adhésion aux valeurs dont elles émanent (démocratie, justice, solidarité etc.) mais surtout à cultiver la volonté d'agir à développer le sens des valeurs requises pour l'action avec une préparation à la prise de décision à user de son esprit critique.

L'éducation à la citoyenneté est un ensemble de connaissances, d'aptitudes, d'attitudes qui permettent à l'enfant de reconnaître les valeurs requises pour la vie commune et d'effectuer des choix et d'agir dans ce respect; en somme elle vise à sensibiliser aux valeurs requises pour la vie commune dans la société notamment les valeurs africaines, elle vise à éveiller à l'interdépendancec'est-à-dire aux liens entre tous les problèmes de la cité, mais aussi entre les problèmes de la cité et les problèmes à l'échelle du monde, former des hommes responsables , autonomes, préparés à la coopération et à la résolution constructive des conflits ; des hommes agent de développement, capables de résoudre les problèmes de population et environnementaux.

Au vu de ces objectifs, l'on peut dire que l'éducation à la citoyenneté a été pris en compte par la Loi d'orientation de l'éducation nationale du 30/01 /19991 qui déclare dans son article premier " L'éducation Nationale tend à promouvoir les valeurs dans lesquelles la nation se reconnaît, elle est éducation pour la liberté, la démocratie pluraliste, et le respect des droits de l'homme, développant le sens moral et civique de ceux qu'elle forme ; elle vise à faire des hommes dévoués au bien commun, respectueux des lois et ces lois et des règles de la vie sociale et ouvrant à les améliorer dans le sens de la dignité, de l'équité et du respect mutuel ".ensuite le projet d'école issu de la réforme ,parce qu'il se situe dans un cadre éducatif global et large est un terrain d'essai par excellence pour l'éducation à la citoyenneté parce qu'il articule les activités proprement scolaires et les actions à finalité éducative plus large ou complémentaires de l'école comme l'organisation de l'école, de la classe ;le projet d'école définit les contours d'une véritable éducation à la citoyenneté.

3. LES GRANDS AXES DE L'EDUCATION A LA CITOYENNETE.


Les axes que l'école doit privilégier si elle veut s'engager dans une éducation à la citoyenneté sont les suivantes selon le BIT (bureau internationale du travail).

a) Les droits humains C'est l'axe organisateur de l'éducation à la citoyenneté; ce sont des règles qui organisent les rapports entre les hommes, ils permettent un mieux vivre ensemble, rendent possiblement réalisable la relation entre l'éthique personnelle de chacun et les lois qui régissent les rapports sociaux ;ce sont donc les valeurs vers lesquels tendent les volontés humaines. Le citoyen doit connaître les concepts et le contenu des droits de l'homme dans les textes juridiques, les valeurs de justice, de liberté, de solidarité, etc.…Il doit les promouvoir à travers le respect de soi, de l'autre, à travers le règlement intérieur dans la vie associative à l'école; assumer, ses responsabilités, user de la liberté d'expression à travers le journal scolaire, le conseil de classe, le conseil de coopération, le conseil d'étudiants ou le foyer socio-éducatif, les clubs comme les clubs E I P, Environnementaux…

b) La démocratie: C'est un ensemble de valeurs que chaque peuple peut s'approprier, les transformer selon son génie propre, les adapter: c'est une pratique. C'est un système social, politique, qui restitue libertés et pouvoirs de décisions l'ensemble des acteurs sociaux, qui reconnaît les décisions émanant du dialogue institutionnalisé, prônant l'initiative et l'exemplarité c'est-à-dire mettre en pratique la théorie en somme l'action. Elle suppose les libertés publiques et la séparation de pouvoirs, des élections libres et périodiques. C'est une façon de vivre ensemble avec le respect de l'autre avec un débat et une culture du dialogue. Elle est liée aux droits humains, leur offre un cadre, mais le respect des droits humains entraîne aussi la démocratie.

A l'école , en classe la participation des élèves doit être effective dans toutes les structures citées avant comme les clubs, la coopérative, le conseil de coopération etc.…


c)
 Le développement Il est nécessaire à l'exercice de la démocratie, des droits de l'homme; ces derniers sont des conditions de réalisation du développement, un développement durable. L'éducation: la citoyenneté doit offrir aux citoyens des compétences utiles aux besoins du développement.


d)
 La paix C'est plus que l'absence de guerre, c'est une situation où les conflits sont réglés par la non violence; elle est liée aux droits de l'homme et à la démocratie; c'est la résultante d'un ensemble de conduites démocratiques inspirées de droits humains; elle naît du respect de droits humains, du développement, du respect de l'environnement. En classe, à l'école, certaines activités devraient la favoriser comme la coopération, les séances de résolution non violente des conflits etc.…

Toutes ces dimensions de l'éducation à la citoyenneté sont interdépendantes et montrent son caractère global, systémique.

II/LE ROLE DE L'ECOLE DANS L'EDUCATION A LA CITOYENNETE.

Si la démocratie, signifie le pouvoir au peuple, elle ne l'est réellement que si l'école a le rôle de diffuser la culture pour préparer les citoyens à être plus conscients que ceux d'aujourd'hui. Une école n'est vraiment démocratique que si elle a au moins une longueur d'avance sur la société moyenne, si elle est capable de présenter aux élèves ce qu'il y'a de mieux dans la société contemporaine et de les préparer aux changements possibles; donc elle est à la fois un conservatoire pour les cultures qu'elle diffuse mais aussi un laboratoire d'expérimentation des progrès de la démocratie. L'école peut jouer un rôle dans l'éducation à la citoyenneté en mettant un dispositif d'ensemble pour assurer un mieux vivre ensemble; pour cela un certain nombre de questions se posent à nous:

a/-Comment faire de l'éducation à la citoyenneté une réalité dans nos écoles ou bien comment renforcer les acquis, si l'on sait que l'éducation à la citoyenneté est global s'adressant non seulement aux activités de classe mais aussi à l'organisation scolaire et à l'ouverture de l'école sur le monde.

d/-L'éducation à la citoyenneté passe par le développement de l'autonomie de l'enfant, sa responsabillisation, quelle relation pédagogique privilégier, quel dispositif mettre en place ?

-Quelles approches pour que l'éducation à la citoyenneté soit prise en charge par le projet d'école?

c/-Quelles disciplines prendront en charge cette éducation? L'Éducation civique, l'histoire, la géographie etc.…Interdisciplinarité, Transdisciplinarité?

d/-La prise de parole est essentielle dans l'éducation à la citoyenneté, comment l'organiser avec beaucoup d'efficience, comment initier les élèves au débat démocratique?

e/-Une école qui éduque à la citoyenneté doit s'ouvrir sur la vie, collaborer avec les ONG, les parents d'élèves, les partenaires, comment renforcer cet acquis?

-Dans une école qui éduque à la citoyenneté, les élèves doivent être au service de leur communauté, quels projets allez-vous développer avec vos élèves?

f/-La Citoyenneté c'est un mieux vivre ensemble adhérer à des valeurs, comment les promouvoir à l'école?

g/-L'éducation à la citoyenneté c'est aussi l'éducation dans une perspective planétaire, comment ouvrir les jeunes à la dimension mondiale? Comment préparer les jeunes à prendre des décisions, par quels projets peuvent-ils s'ouvrir au monde sans perdre leur âme?

h/-Une école qui éduque à la citoyenneté doit être une école intégratrice, une école qui lutte contre les déperditions scolaires, quelle pédagogie?

-Toutes ces questions exigent quelques changements au plan institutionnel, quels changements, quels obstacles, quelle évaluation?

 

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BELKIS

Added 23/2/2008

Merci à vous, 
Merci à vous, 
Assassinée, ma bien aimée ! 
Vous pourrez dès lors 
Sur la tombe de la martyre 
Porter votre funèbre toast. 
Assassinée ma poésie ! 
Est-il un peuple au monde, 
-Excepté nous- 
Qui assassine le poème  ?

O ma verdoyante Ninive ! 
O ma blonde bohémienne ! 
O vagues du Tigre printanier ! 
O toi qui portes aux chevilles 
Les plus beaux des anneaux ! 

Ils t'ont tuée, Balkis !
Quel peuple arabe
Celui-là qui assassine
Le chant des rossignols !

Balkis, la plus belle des reines
Dans l'histoire de Babel !
Balkis, le plus haut des palmiers
Sur le sol d'Irak !

Quand elle marchait
Elle était entourée de paons,
Suivie de faons.

Balkis, ô ma douleur !
O douleur du poème à peine frôlé du doigt !
Est-il possible qu'après ta chevelure
Les épis s'élèveront encore vers le ciel ?

Où est donc passé Al Samaw'al ?
Où est donc parti Al Muhalhil ?
Les anciens preux, où sont-ils ?

Il n'y a plus que des tribus tuant des tribus,
Des renards tuant des renards,
Et des araignées tuant d'autres araignées.
Je te jure par tes yeux
Où viennent se réfugier des millions d'étoiles
Que, sur les Arabes, ma lune,
Je raconterai d'incroyables choses
L'héroïsme n'est-il qu'un leurre arabe ?
Ou bien, comme nous, l'Histoire est-elle mensongère ?
Balkis, ne t'éloigne pas de moi
Car, après toi, le soleil
Ne brille plus sur les rivages.

Au cours de l'instruction je dirai :
Le voleur s'est déguisé en combattant,
Au cours de l'instruction je dirai :
Le guide bien doué n'est qu'un vilain courtier.

Je dirai que cette histoire de rayonnement (arabe)
N'est une plaisanterie, la plus mesquine,
Voilà donc toute l'Histoire, ô Balkis !

Comment saura-t-on distinguer
Entre les parterres fleuris
Et les monceaux d'immondices ?

Blakis, toi la martyre, toi le poème,
Toi la toute-pure, toit la toute-sainte.
Le peuple de Saba, Balkis, cherche sa reine des yeux,
Rends donc au peuple son salut !

Toi la plus noble des reines,
Femme qui symbolise toutes les gloires des époques sumériennes !
Balkis, toi mon oiseau le plus doux,
Toi mon icône la plus précieuse,
Toi larme répandue sur la joue de la Madeleine !

Ai-je été injuste à ton égard
En t'éloignant des rives d'Al A'damya ?
Beyrouth tue chaque jour l'un de  nous,
Beyrouth chaque jour court après sa victime.
 

La mort rôde autour de la tasse de notre café,
La mort rôde dans la clé de notre appartement,
Elle rôde autour des fleurs de notre balcon,
Sur le papier de notre journal,
Et sur les lettres de l'alphabet.

Balkis ! sommes-nous une fois encore
Retournés à l'époque de la jahilia ?
Voilà que nous entrons dans l'ère de la sauvagerie,
De la décadence, de la laideur,
Voilà que nous entrons une nouvelle fois
Dans l'ère de la barbarie,
Ere où l'écriture est un passage
Entre deux éclats d'obus,
Ere où l'assassinat d'un frelon dans un champ
Est devenu la grande affaire.

Connaissez-vous ma bien aimée Balkis ?
Elle est le plus beau texte des œuvres de l'Amour,
Elle fut un doux mélange
De velours et de beau marbre.

Dans ses yeux on voyait la violette
S'assoupir sans dormir.
Balkis, parfum dans mon souvenir !
O tombe voyageant dans les nues !

Ils t'ont tuée à Beyrouth
Comme n'importe quelle autre biche,
Après avoir tué le verbe.

Balkis, ce n'est pas une élégie que je compose,
Mais je fais mes adieux aux Arabes,

Balkis, tu nous manques… tu nous manques…
Tu nous manques…

La maisonnée recherche sa princesse
Au doux parfum qu'elle traîne derrière elle.
Nous écoutons les nouvelles,
Nouvelles vagues, sans commentaires.

Balkis, nous sommes écorchés jusqu'à l'os.
Les enfants ne savent pas ce qui se passe,
Et moi, je ne sais pas quoi dire…

Frapperas-tu à la porte dans un instant ?
Te libéreras-tu de ton manteau d'hiver ?
Viendras-tu si souriante et si fraîche
Et aussi étincelante
Que les fleurs des champs ?

Balkis, tes épis verts
Continuent à pleurer sur les murs,
Et ton visage continue à se promener
Entre les miroirs et les tentures.

Même la cigarette que tu viens d'allumer
Ne fut pas éteinte,
Et sa fumée persistante continue à refuser
De s'en aller.
Balkis, nous sommes poignardés
Poignardés jusqu'à los
Et nos yeux sont hantés par l'épouvante.

Balkis, comment vas-tu pu prendre mes jours et mes rêves ?
Et as-tu supprimé les saisons et les jardins ?

Mon épouse, ma bien aimée,
Mon poème et la lumière de mes yeux,
Tu étais mon bel oiseau,
Comment donc as-tu pu t'enfuir ?
Balkis, c'est l'heure du thé irakien parfumé
Comme un bon vieux vin,
Qui donc distribuera les tasses, ô girafe ?
Qui a transporté à notre maison
L'Euphrate, les roses du Tigre et de Ruçafa ?

Balkis, la tristesse me transperce.
Beyrouth qui t'a tuée ignore son forfait,
Beyrouth qui t'a aimée
Ignore qu'elle a tué sa bien aimée
Et qu'elle a éteint la lune.
Balkis ! Balkis ! Balkis !
Tous les nuages te pleurent,
Quidonc pleurera sur moi ?

Balkis, comment vas-tu pu disparaître en silence
Sans avoir posé tes mains sur mes mains ?

Balkis, comment as-tu pu nous abandonner
Ballottés comme feuilles mortes par le vent ballottées,
Comment nous as-tu abandonnés nous trois
Perdus comme une plume dans la pluie ?

As-tu pensé à moi
Moi qui ai tant besoin de ton amour,
Comme Zeinab, comme Omar ?
Balkis, ô trésor de légende !
O lance irakienne !
O forêt de bambous !
Toi dont la taille a défié les étoiles,
D'où as-tu apporté toute cette fraîcheur juvénile ?

Balkis, toi l'amie, toi la compagne,
Toi la délicate comme une fleur de camomille.

Beyrouth nous étouffe, la mer nous étouffe,
Le lieu nous étouffe.
Balkis, ce n'est pas toi qu'on fait deux fois,
Il n'y aura pas de deuxième Balkis.
Balkis ! les détails de nos liens m'écorchent vif,
Les minutes et les secondes me flagellent de leurs coups,
Chaque petite épingle a son histoire,
Chacun de tes colliers en a plus d'une,
Même tes accroche-cœur d'or
Comme à l'accoutumée m'envahissent de tendresse.

La belle voix irakienne s'installe sur les tentures,
Sur les fauteuils et les riches vaisselles.
Tu jaillis des miroirs
Tu jaillis de tes bagues,
Tu jallis du poème,
Des cierges, des tasses
Et du vin de rubis.

Balkis, si tu pouvais seulement
Imaginer la douleur de nos lieux !
A chaque coin, tu volettes comme un oiseau,
Et parfumes le lieu comme une forêt de sureau.

Là, tu fumais ta cigarette,
Ici, tu lisais,
Là-bas tu te peignais telle un palmier,
Et, comme une épée yéménite effilée,
A tes hôtes tu apparaissais.

Balkis, où est donc le flacon de Guerlain ?
Où est le briquet bleu ?
Où est la cigarette Kent  ?
Qui ne quittait pas tes lèvres ?
Où est le hachémite chantant
Son nostalgique chant ?

Les peignes se souviennent de leur passé
Et leurs larmes se figent ;
Les peignes souffrent-ils aussi de leur chagrin d'amour ?

Balkis, il m'est dur d'émigrer de mon sang
Alors que je suis assiégé entre les flammes du feu
Et les flammes des cendres.

Balkis, princesse !
Voilà que tu brûles dans la guerre des tribus.
Qu'écrirais-je sur le voyage de ma reine,
Car le verbe est devenu mon vrai drame ?
Voilà que nous recherchons dans les entassements des victimes
Une étoile tombée du ciel,
Un corps brisé en morceaux comme un miroir brisé.
Nous voilà nous demander, ô ma bien aiméme,
Si cette tombe est la tienne
Ou bien celle en vérité de l'arabisme ?

Balkis, ô sainte qui as étendu tes tresses sur moi !
O girafe de fière allure !

Balkis, notre justice arabe
Veut que nos propres assassins
Soient des Arabes,
Que notre chair soit mangée par des Arabes,
Que notre ventre soit éventré par des Arabes,
Comment donc échapper à ce destin ?
Le poignard arabe ne fait pas de différence
Entre les gorges des hommes
Et les gorges des femmes.

Balkis, s'ils t'ont fait sauter en éclats,
Sache que chez nous
Toutes les funérailles commencent à Karbala
Et finissent à Karbala
Je ne lirai plus l'Histoire dorénavant,
Mes doigts sont brûlés
Et mes habits sont entachés de sang.

Voilà que nous abordons notre âge de pierre,
Chaque jour, nous reculons mille ans en arrière !
A Beyrouth la mer
A démissionné
Après le départ de tes yeux,
La poésie s'interroge sur son poème
Dont les mots ne s'agencent plus,
Et personne ne répond plus à la question,
Le chagrin, Balkis, presse mes yeux comme une orange.
Las ! je sais maintenant que les mots n'ont pas d'issue,
Et je connais le gouffre de la langue impossible ;
Moi qui ai inventé le style épistolaire
Je ne sais par quoi commencer une lettre,
Le poignard pénètre mon flanc
Et le flanc du verbe.

Balkis, tu résumes toute civilisation,
La femme n'est-elle pas civilisation ?

Balkis, tu es ma bonne grande nouvelle.
Qui donc m'en a dépouillé ?
Tu es l'écriture avant toute écriture,
Tu es l'île et le sémaphore,

Balkis, ô lune qu'ils ont enfouie
Parmi les pierres !
Maintenant le rideau se lève,
Le rideau se lève.

Je dirai au cours de l'instruction
Que je connais les noms, les choses, les prisonniers,
Les martyrs, les pauvres, les démunis.

Je dirai que je connais le bourreau qui a tué ma femme
Je reconnais les figures de tous les traîtres.

Je dirai que votre vertu n'est que prostitution
Que votre piété n'est que souillure,
Je dirai que notre combat est pur mensonge
Et que n'existe aucune différence
Entre politique et prostitution.
Je dirai au cours de l'instruction
Que je connais les assassins,
Je dirai que notre siècle arabe
Est spécialisé dans l'égorgement du jasmin,
Dans l'assassinat de tous les prophètes,
Dans l'assassinat de tous les messagers.

Même les yeux verts
Les Arabes les dévorent,
Même les tresses, mêmes les bagues,
Même les bracelets, les miroirs, les jouets,
Même les étoiles ont peur de ma patrie.
Et je ne sais pourquoi,
Même les oiseaux fuient ma patrie.

Et je ne sais pourquoi,
Même les étoiles, les vaisseaux et les nuages,
Même les cahiers et les livres,
Et toutes choses belles
Sont contre les Arabes.

Hélas, lorsque ton corps de lumière a éclaté
Comme une perle précieuse
Je me suis demandé
Si l'assassinat des femmes
N'est pas un dada arabe,
Ou bien si à l'origine
L'assassinat n'est pas notre vrai métier ?

Balkis, ô ma belle jument
Je rougis de toute mon Histoire.
Ici c'est un pays où l'on tue les chevaux,
Ici c'est un pays où l'on tue les chevaux.

Balkis, depuis qu'ils t'ont égorgée
O la plus douce des patries
L'homme ne sais comment vivre dans cette patrie,
L'homme ne sait comment vivre dans cette patrie.

Je continue à verser de mon sang
Le plus grand prix
Pour rendre heureux le monde,
Mais le ciel a voulu que je reste seul
Comme les feuilles de l'hiver.

Les poètes naissent-ils de la matrice du malheur ?
Le poète n'est-il qu'un coup de poignard sans remède porté au cœur ?
Ou bien suis-je le seul
Dont les yeux résument l'histoire des pleurs ?

Je dirai au cours de l'instruction
Comment ma biche fut tuée
Par l'épée de Abu Lahab,
Tous les bandits, du Golfe à l'Atlantique
Détruisent, incendient, volent,
Se corrompent, agressent les femmes
Comme le veut Abu Lahab,

Tous les chiens sont des agents
Ils mangent, se soûlent,
Sur le compte de Abu Lahab,
Aucun grain sous terre ne pousse
Sans l'avis de Abu Lahab
Pas un enfant qui naisse chez nous
Sans que sa mère un jour
N'ait visité la couche de Abu Lahab,
Pas une tête n'est décapitée sans ordre de Abu Lahab

La mort de Balkis
Est-elle la seule victoire
Enregistrée dans toute l'Histoire des Arabes ?

Balkis, ô ma bien aimée, bue jusqu'à la lie !

Les faux prophètes sautillent
Et montent sur le dos des peuples,
Mais n'ont aucun message !

Si au moins, ils avaient apporté
De cette triste Palestine
Une étoile,
Ou seulement une orange,
S'ils nous avaient apporté des rivages de Ghaza
Un petit caillou
Ou un coquillage,
Si depuis ce quart de siècle

Ils avaient libéré une olive
Ou restitué une orange,
Et effacé de l'Histoire la honte,
J'aurais alors rendu grâce à ceux qui t'ont tuée
O mon adorée jusqu'à la lie !
Mais ils ont laissé la Palestine à son sort
Pour tuer une biche !

Balkis, que doivent dire les poètes de notre siècle !
Que doit dire le poème
Au siècle des Arabes et non Arabes,
Au temps des païens,
Alors que le monde Arabe est écrasé
Ecrasé et sous le joug,
Et que sa langue est coupée.

Nous sommes le crime dans sa plus parfaite expression ;
Alors écartez de nous nos œuvres de culture.

O ma bien aimée, ils t'ont arrachée de mes mains,
Ils ont arraché le poème de ma bouche,
Ils ont pris l'écriture, la lecture,
L'enfance et l'espérance.
Balkis, Balkis, ô larmes s'égouttant sur les cils du violon !
Balkis, ô bien aimée jusqu'à la lie !
J'ai appris les secrets de l'amour à ceux qui t'ont tuée,
Mais avant la fin de la course,
Ils ont tué mon poulain.

Balkis, je te demande pardon ;
Peut être que ta vie a servi à racheter la mienne
Je sais pertinemment
Que ceux qui ont commis ce crime
Voulaient en fait attenter à mes mots.

Belle, dors dans la bénédiction divine,
Le poème après toi est impossible
Et la féminité aussi est impossible.

Des générations d'enfants
Continueront à s'interroger sur tes longues tresses,
Des générations d'amants
Continueront à lire ton histoire
O parfaite enseignante !
Les Arabes sauront un jour
Qu'ils ont tué une messagère
QU'ILS…ON….TU…E…UNE….MES…SA…GERE.

nizar kabbani 

  NOTES DU TRADUCTEUR  

- Balkis : Nom de la femme de N. Kabbani ; c'est le nom, chez les Arabes, de la reine de Saba. La femme du poète, diplomate à l'Ambassade d'Irak à Beyrouth, fut tuée dans un attentat à la bombe perpétré contre cette ambassade. On n'a pas retrouvé son corps.

Samwa'al (Ibn'Adya'), poète judéo-arabe (Vième siècle avant J.C.). On connaît de lui peu de pièces (88 vers), Abu Tammam incorpora de lui dans sa Hamassa un poème de fakhr. Il doit sa renommée à son histoire plutôt qu'à sa poésie. A donné naissance au dicton "plus loyal que Al Samaw'al. Le prince poète Imru'Al Kays avait confié ses armes à Al Samaw'al. Lorsque le philarque ghassanide Al Harith en eut vent, il se disposa à l'affronter. Celui-ci se retrancha dans sa forteresse. Or Al Harith s'assura de la personne du fils de Al Samwa'al, qui se trouvait hors du château et menaça de le tuer si Simawel refusait de lui livrer les armes en dépôt, mais celui-ci préféra voir son fils exécuté plutôt que trahir la confiance qui avait été mise en lui.

Al Muhalhil (Ady Ibn Rabia) : poète arabe anté-islamique, un des héros de la Geste arabe. Oncle du poète prince Imru'ul Kays, connu pour son éloquence, sa finesse en poésie et sa beauté, il aimait les femmes et les chantait. Son frère ayant été tué, il cessa de boire et de fréquenter les femmes pour venger l'honneur de la famille. Dans la guerre entre les tribus de Bikr et de Thaghlab qui a duré quarante ans, Al Muhalhil a brillé par sa bravoure et ses nombreuses actions guerrières où il démontra un courage exemplaire.

Jahilia : Epoque anti islamique où les arabes enterraient vivantes leurs filles.

Marie Madeleine :  a assisté à la passion du Christ et a essuyé ses pieds en pleurant.

Al A'damya : Quartier de Baghdad.

Ruçafa : Quartier de Baghdad.

Karbala : Ville d'Irak où a eu lieu la bataille qui s'est terminée par la mort tragique de Hussein, fils de Ali gendre et cousin du Prophète. Les chi'ites en ont fait un lieu de pèlerinage en souvenir de ce martyrologue.
 

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Que serais-je sans toi?

Added 21/2/2008

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.


Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu'il fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu
Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux
Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N'est-ce pas un sanglot que la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues.
Terre, terre, voici ses rades inconnues.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

LOUIS ARAGON

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reflexion

Added 19/2/2008

«Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité
qui a tant souffert et qui a droit au bonheur.»
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